13.

Aaron Klein avait travaillé chez Wallace et Madison pendant quatorze ans. Il y était entré sitôt son MBA en poche. À cette époque Joshua Madison était le patron de cette société privée de gestion de fortune, et quand il était décédé brusquement deux ans plus tard, son associé, Elliott Wallace, l’avait remplacé et était devenu président-directeur général.

Très attaché à Josh Madison malgré son caractère bourru, Aaron s’était senti intimidé au début par Wallace, dont l’attitude conventionnelle était à l’opposé de son propre style décontracté. Ensuite, tandis qu’Aaron continuait à gravir régulièrement les échelons de la hiérarchie, travaillant avec des clients de plus en plus importants, Elliott avait commencé à l’inviter à déjeuner dans la salle à manger de la direction des bureaux de Wall Street, signe indiscutable qu’il était destiné à de hautes fonctions.

Dix ans auparavant leurs relations avaient franchi une autre étape quand Elliott s’était confié à Aaron et lui avait parlé de sa tristesse à la disparition de Charles MacKenzie Junior. Elliott gérait alors la fortune des MacKenzie depuis de longues années et, après la mort de Charles Senior dans la tragédie du 11 Septembre, il s’était montré le protecteur attentif d’Olivia et de sa fille. En l’écoutant parler du jeune homme, Aaron avait compris qu’Elliott considérait Mack comme son fils. Le fait que la mère d’Aaron, Esther, ait été le professeur d’art dramatique de Mack à Columbia, n’avait fait que renforcer le lien qui les unissait.

Un an plus tard, lorsque la mère d’Aaron avait été assassinée lors d’une agression finalement déclarée sans préméditation, le lien s’était resserré encore davantage entre les deux hommes. À l’intérieur de la société, on considérait en général qu’Aaron Klein était le dauphin désigné d’Elliott Wallace.

Aaron était allé à Chicago le lundi et le mardi pour y rencontrer des clients. Tard dans la matinée du mercredi, il reçut un appel de son patron. « Aaron, avez-vous des projets pour le déjeuner ?

– Aucun que je ne puisse changer, répondit Aaron.

– Dans ce cas, rejoignez-moi à midi et demi à la salle à manger. »

Que se passe-t-il ? se demanda Aaron en raccrochant. Elliott ne donne presque jamais de rendez-vous à la dernière minute. À midi et quart, il se leva de son bureau, alla dans son cabinet de toilette privé, passa un peigne dans ses cheveux clairsemés et rajusta sa cravate. Miroir, mon beau miroir, railla-t-il, quel est le plus chauve de nous tous ? Trente-sept ans, en bonne forme, plutôt beau garçon, mais à la vitesse où ça va, j’aurai de la chance s’il me reste une demi-douzaine de cheveux sur la tête lorsque j’atteindrai la cinquantaine. Il soupira et reposa son peigne.

D’après Jenny, c’est une des raisons de ma réussite. Elle prétend que je parais dix ans de plus que mon âge. Merci, chérie.

Malgré les liens qui s’étaient tissés entre eux, Aaron savait que pour l’aristocratique Elliott Wallace le fait que son successeur désigné soit un petit-fils d’émigré était quelque peu insatisfaisant. Cette pensée lui trottait dans la tête tandis qu’il se dirigeait vers la salle à manger. Le gamin de Staten Island s’approche du descendant d’un des fondateurs de la Nouvelle-Amsterdam, pensa-t-il. Peu importait que le petit-fils en question soit diplômé de Yale, sorti dans les dix premiers de sa classe et possède aussi un master de Wharton ; c’était moins glorieux que d’avoir des ancêtres de la haute. Je me demande s’il va me resservir l’histoire du « cousin Franklin ».

Aaron devait admettre que cela l’horripilait d’entendre Elliott répéter cette anecdote à propos de Roosevelt qui avait invité une dame républicaine à organiser une réception à Hyde Park où il résidait, un jour où son épouse Eleanor était absente. Au chairman, démocrate, qui s’en offusquait, Roosevelt avait répondu : « Bien sûr que je lui ai demandé de recevoir mes invités. Elle est la seule femme à Hyde Park qui soit de mon milieu social. »

Et Elliott de glousser : « C’était l’histoire favorite de mon père concernant son cousin Franklin. »

En prenant place sur la chaise que le serveur écartait de la table à son intention, Aaron comprit sur-le-champ que les histoires de famille ne seraient pas à l’ordre du jour. Elliott avait l’air songeur et inquiet - préoccupé, plus précisément.

« Aaron, je suis content de vous voir. Commandons rapidement. Je dois assister à deux réunions. J’imagine que vous prenez la même chose que d’habitude ?

– Salade de poulet, sans sauce, et un thé glacé, monsieur Klein ? demanda le garçon avec un sourire.

– Exact. »

Il n’était pas mécontent de faire croire à son patron que son déjeuner frugal était la preuve d’une discipline personnelle. La vérité était que sa femme, Jenny, était une remarquable cuisinière, et que ses repas les plus simples surpassaient le menu conventionnel de la cantine de la direction.

Elliott fit son choix et attendit que le garçon se fût éloigné pour aborder le sujet. « Nous avons eu des nouvelles de Mack dimanche, dit-il.

– L’appel rituel de la fête des Mères ? demanda Aaron. Je me demandais s’il allait maintenir la tradition et téléphoner cette année.

– Il l’a fait, mais ce n’est pas tout. »

Sans quitter Elliott des yeux, Aaron l’écouta raconter que Mack avait communiqué avec sa famille par écrit.

« J’ai conseillé à Olivia de respecter le souhait de son fils, dit Elliott. Mais, bizarrement, elle semble être arrivée toute seule à la même conclusion. Elle a qualifié Mack de déserteur. Elle a l’intention de faire une croisière avec des amis dans les îles Grecques. Ils m’ont invité, je les rejoindrai peut-être pendant les dix derniers jours.

– Vous devriez en profiter, dit vivement Aaron. Vous ne prenez pas assez de repos.

– Et je vais bientôt avoir soixante-cinq ans. Dans beaucoup d’entreprises on me pousserait vers la sortie. C’est l’avantage d’être propriétaire – je ne suis pas près d’aller voir ailleurs. » Il se tut un instant, comme s’il se préparait à annoncer quelque chose. « Mais je ne vous ai pas demandé de venir ici pour discuter de projets de vacances. »

Surpris, Aaron vit les yeux de Wallace Elliott se voiler.

« Aaron, vous avez eu le malheur de perdre votre mère à la suite d’un crime perpétré au hasard. Si la situation était inverse, si c’était votre mère qui avait disparu sans pour autant perdre le contact, respecteriez-vous son désir ou estimeriez-vous de votre devoir de continuer à la rechercher ? Je ne sais que penser. Ai-je donné à Olivia le bon conseil ou devrais-je, au contraire, lui dire de redoubler d’efforts pour retrouver Mack ? »

Supposons que maman ait disparu il y a dix ans, réfléchit Aaron. Supposons qu’elle ait téléphoné une fois par an et qu’après m’avoir entendu dire que je voulais la retrouver et que j’allais partir à sa recherche, elle m’ait fait parvenir un mot pour me prier de la laisser tranquille, qu’aurais-je fait ?

La réponse ne fut pas longue à venir. « Si ma mère m’avait fait subir le calvaire que Mack a fait endurer à sa famille, je dirais : “Si c’est ta volonté, O. K., maman, qu’il en soit ainsi. J’ai d’autres chats à fouetter.” »

Elliott Wallace sourit. « D’autres chats à fouetter ? Curieuse expression dans cette situation. Mais merci, Aaron. J’avais besoin d’être rassuré, de savoir que j’avais fait ce qu’il fallait pour Mack et Olivia… » Il s’interrompit, puis rectifia : « Je veux dire pour sa mère et sa sœur, bien sûr.

– Vous avez fait ce qu’il fallait », dit Aaron d’un ton convaincu.

Ce soir-là, tout en savourant un verre de vin avant le dîner avec sa femme, Aaron dit : « Jenny, aujourd’hui j’ai compris que même les plus prétentieux se comportent comme des écoliers quand ils sont amoureux. Elliott ne peut mentionner le nom d’Olivia MacKenzie sans avoir des étoiles plein les yeux. »

Où es tu maintenant ?
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